Nouvelles Avocats sans frontières

14 décembre 2006

7 ans en prison sans procès. 50 ajournements de dossier en Cour.

Monsieur Jatau Magaji, le directeur de la prison de Lafia, est un humaniste. Il nous parle du droit à la dignité de ses détenus, qui n’est pas respecté. 28 d’entre eux ont été libérés sous caution par le tribunal, mais personne ne s’est jamais présenté pour agir comme caution, alors ils sont toujours détenus. Dans des conditions misérables, malgré le fait qu’ils devraient être libres.

Ainsi, ils sont 64 dans la cellule C, conçue pour 32 personnes et dans un état de décrépitude complète. Dans une autre cellule, les détenus doivent établir des quarts pour dormir, y compris à même les toilettes pour certains, tellement il manque de place. D’autres sont gravement malades, dont notamment du SIDA, ou souffrent de problèmes psychologiques : ils devraient être transférés dans des lieux plus appropriés, mais ils sont toujours là, dans les même conditions atroces. La plupart n’ont pas accès à un avocat et sont littéralement abandonnés à leur sort.

IMGP0701.JPGLe directeur veut que nous constations de nos propres yeux. Il nous fait visiter toute la prison. Mêmes constats qu’ailleurs : cellules pourrissantes, surpopulation, nombre effarant de détenus en attente de procès, etc. Même si on peut constater l’effort qui a été consacré à nettoyer les lieux. Car nous étions attendus.

À notre grande surprise, tous les prisonniers ont été rassemblés dans la cour centrale. Une petite table d’honneur, décorée de fleurs, et quelques chaises ont été disposées pour nous. « Vous devez leur parler. Vous êtes une extraordinaire lueur d’espoir pour eux ».

Devant ce tableau saisissant et inattendu, un certain stress, sinon un stress certain, s’empare de l’équipe. Nous préparons en catastrophe une intervention appropriée pour les circonstances : il s’agit de signifier à quel point la situation nous importe sans créer de fausses attentes, le tout en utilisant des mots simples.

Nous livrons ce message du fond de notre cœur. Un détenu agit comme interprète dans la langue haussa. Les prisonniers, souriants pour l’occasion, nous remercient selon leurs coutumes traditionnelles, à l’aide d’un chant et de l’applaudissement en crescendo de deux doigts dans la paume de l’autre main. Moment d’une rare émotion pour nous. Nous nous sentons un devoir de résultat plus que jamais.

Une salle est ensuite aménagée avec des tables et quelques bancs afin que nous puissions procéder à nos entrevues. Comme de coutume, les gardiens y assisteront, avec une réelle bienveillance, mais tant pis pour la confidentialité!

Nous nous concentrons cette fois-ci sur les délais déraisonnables de détention sans procès. À contre cœur, nous devons nous limiter aux cas de plus de deux ans. Cauchemar! Plus de 60 détenus passent cet horrible test et se mettent en file devant notre salle d’audience de fortune.

Nous nous divisons en deux équipes, mais nous sommes déjà atterrés en constatant que nous devrons limiter le temps alloué à chacun. Sachant que pour plusieurs, nous sommes les premiers depuis une éternité à se consacrer à leur dossier, à leur donner un peu d’espoir sinon une oreille compatissante, c’est particulièrement désespérant.

Les histoires d’horreur se succèdent : absence totale de droit à un avocat ou à une défense pleine et indépendante; 2, 3, 5, 7, 8 ans de détention sans procès; 20, 30, 50 ajournements de dossier en Cour; délits insignifiants passibles de la peine de mort; cas manifestes d’arrestation et de détention sans motifs; jeunesse perdue en prison…

Pascal Paradis

Poster un commentaire

(Si vous n'avez pas encore écrit de commentaire ici, vous devez être approuvé par le propriétaire du site avant que votre commentaire n'apparaisse. En attendant, il n'apparaîtra pas sur le site. Merci de patienter).


© Avocats sans frontières Québec (ASFQ), 2006