Comme dans toutes les prisons, celle de Suleja, en banlieue d’Abuja, contient dans le bureau du directeur un tableau noir où sont inscrites, à la craie blanche, les statistiques du jour. Capacité : 250. Nombre actuel de détenus : 321. Détenus condamnés : 108. Détenus non condamnés : 213.
Ce qui nous frappe d’abord, c’est la chaleur de l’accueil du directeur de l’institution. Conscient des graves problèmes qui affligent la prison qu’il dirige, il désire la réussite de notre action. Il a manifestement à cœur la libération de plusieurs d’entre eux et nous fait part lui-même de cas de mineurs et de malades dont il voudrait que nous nous occupions. Tant de bonne volonté est frappante, notamment pour moi qui ai travaillé dans d’autres pays où les autorités sont de par nature peu enclines à collaborer avec nous.
Avec le directeur, nous rencontrons près d’une vingtaine de détenus, principalement des mineurs, ou du moins ceux qui paraissent ou allèguent l’être : ici, plusieurs ne connaissent pas leur âge, encore moins leur date de naissance, et l’information n’est disponible nulle part. Maints détenus allèguent avoir été torturés pendant plusieurs jours au commissariat de police avant d’être transférés en prison, pratique largement répandue au Nigeria.
Le directeur nous fait ensuite visiter de bonne grâce les cellules et autres lieux communs. Il insiste pour que nous constations avec lui les conditions abominables de détentions : 65 détenus dans des cellules conçues pour 20 (et donc avec uniquement 20 lits), prisonniers couchant par terre, sans couverture, murs, toiture et planchers en délabrement, blattes et autres insectes, chaleur accablante, odeur insupportable d’urine et de merde…
Quand on sait que plusieurs prisonniers ont été enfermés à la suite d’accusations douteuses ou fausses, sans aucune enquête policière préalable, que la majorité sont privés du droit à l’avocat, que plusieurs croupissent là depuis des années sans avoir eu de procès, la situation est d’autant plus révoltante.
Encore plus : parce que le nombre de personnes non condamnées excède largement la capacité, la minorité de prisonniers condamnés, qui au moins ici a été séparée des détenus non condamnés, dispose de meilleures conditions que ces derniers en attente d’un procès, parfois depuis des années. En clair : les coupables sont mieux traités que ceux qui sont potentiellement (et même sûrement, dans de nombreux cas) non coupables.
Pascal Paradis