Aujourd'hui mardi 12 décembre, première visite d'une prison, celle de Kuje, près d'Abuja. Nous devons y assurer le suivi de cas déjà répertoriés au cours des missions précédentes d'ASF et identifier de nouveaux cas d'intérêt.
Après une période d'incertitude et de négociations avec les autorités carcérales à l'ombre de la prison, nous obtenons l'autorisation d'entrer et de rencontrer certains détenus. Dans le hall de la prison, un tableau indique les statistiques principales de l'institution: sur une capacité maximale de 320 détenus, la prison en accueille en ce jour 570, dont 524 sont en attente d'un procès! Selon ce qu'on nous indique, il y a à peine plus de 80 lits...
On nous emmène dans une petite pièce où les quatre membres d'ASF et deux représentants de nos partenaires locaux s'entassent avec une demi-douzaine de gardiens, interprètes d'occasion et autres personnes non identifiées. C'est dans ce contexte surchargé que les détenus nous sont amenés autour d'une table. Bonsoir la confidentialité, mais c'est comme ça ou rien du tout. D'ailleurs, il est étonnant de constater que les autorités pénitentiaires comme les geôliers collaborent sincèrement et avec empressement dans l'espoir que nous puissions contribuer au désengorgement des prisons et à la libération de certains détenus.
D'abord, les bonnes nouvelles: sur les 7 cas répertoriés au cours des missions précédentes, 3 sont fermés ou sur le point de l'être en raison de la libération imminente des détenus.
Parmi les prisonniers que les geoliers font défiler, trois personnes soutiennent être accusés injustement de vol de corps humains à la suite de l'écrasement fort médiatisé d'un avion de ligne nigérian. Alors que nous sommes sur le point de conclure qu'il ne s'agit pas d'un cas qui devrait être pris en charge par ASF, l'un des trois hommes exhibe ses bras ballants et mutilés: des marques profondes de lacérations sont visibles des épaules aux poignets, les bras désarticulés pendent dans des angles impossibles. Il en a manifestement perdu l'usage. Il nous raconte avoir subi un interrogatoire au commissariat de police au cours duquel deux agents l'auraient battu à coups de pneus de vélo, alors qu'il était menotté, afin de le forcer à faire une confession quant aux soupçons pesant sur lui.
Il faut comprendre qu'au Nigeria, la police procède généralement aux arrestations sur simple dénonciation et avant enquête, le tout sans mandat de la Cour ou du procureur...
Après nous être enquis du suivi médical immédiat de ce détenu, nous convenons de suivre ce cas.
Pascal Paradis et Michel Gilbert