Nous sommes au terme de notre mission en Haïti.
Nous avons débuté notre séjour par une mission d’enseignement intensive de deux jours aux Gonaïves, une ville ravagée par l'ouragan Jane en 2004. Nous y avons passé trois jours au total. Quelle expérience extraordinaire de voir ces étudiants, curieux, passionnés, heureux de nous voir débarqués dans leur ville dévastée ; nous y reviendrons.
Ces étudiants motivés à un point tel que certains d’entre eux ont assisté au séminaire dispensé à Port-au-Prince en plus de suivre celui des Gonaïves. Les conditions d’enseignement furent pour le moins idéales, dans les circonstances. L’école de droit et des sciences économiques n’a pas de locaux leur appartenant depuis le passage de l’ouragan. Les étudiants n’ont pas de salle de classe, ni de bibliothèque à leur disposition. Ils nous avaient donc installés à l’Église des Mormons pour l’occasion. Monsieur Dupiton en tête, professeur en histoire de l’économie, et également homme d’affaires bien connu en Haïti, ainsi que le Secrétaire générale de l’école, nous ont réservé un accueil chaleureux.
Le déroulement du séminaire a donné lieu à plusieurs moments anthologiques, en raison de la qualité des interventions faites par les étudiants, mais également de la participation active du Doyen et des autres vis-à-vis. L’exposé concernant l’interdiction des châtiments corporels contenue à la Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée par Haïti, a suscité plusieurs échanges et réactions empreintes d’émotivité, celle du Doyen justement. Mais le moment le plus touchant fut certainement celui ayant eu lieu lors de la séance sur le droit à l'eau, le droit à l'alimentation et le droit au logement. Pour des professeurs de droit canadiens, enseigner de tels droits en Haïti et surtout aux Gonaïves est une expérience déconcertante alors que pour ces étudiants, réalistement, cet idéal est hors d’atteinte.
Il faut dire, en effet, que rien, absolument rien n'a été reconstruit dans cette ville. C'est la pauvreté extrême, impossible à décrire sans images, images qui d’ailleurs n’ont jamais, à notre connaissance, été diffusées au Canada. La ville n’est que poussière. Le boulevard principal n’a même pas été reconstruit. Tout le monde, des enfants, des vieillards, respirent une poussière dense, perpétuelle et d’une incontestable nocivité. Nous avons visité les quartiers les plus dévastés et les plus démunis de la ville. Nous sommes débarqués de la voiture et ce que nous avons vu ne peut être décrit dans sa pleine mesure : l'un des endroits les plus pauvres au monde, ici en Amérique, à quelques kilomètres des États-Unis !
Des dizaines d'enfants, sous-alimentés et malades, mais néanmoins souriants, vivant au milieu d’un dépotoir à ciel ouvert et qui s’étend à perte de vue ; des enfants habitant de minuscules abris de taule et se lavant avec de l’eau verte de contamination ; ces enfants qui nous ont entourés, curieux parce qu’ils peuvent « toucher » à des blancs visiblement pour l’une des premières fois ; des enfants émerveillés surtout de se voir à travers l'appareil photo numérique ! Au milieu de tout ce monde, une jeune mère de famille avec son bébé nous regarde, tantôt le regard triste, tantôt avec un léger sourire, mais avec une étonnante dignité, et les yeux dégageant une mince lueur d’espoir. L’espoir que la situation s’améliore ici, en ce lieu même ? Ou l’espoir de quitter pour toujours cet enfer pour un monde meilleur, dans un autre pays ? Qui sait…
Cette zone est sinistrée depuis l’ouragan, soit quatre années ! Un enfer cet endroit, surréaliste, choquant. Ce peuple, si attachant, est laissé à lui-même, abandonné par la communauté internationale et leur pays, impuissant, en apparence, du moins. Nous sommes ébranlés, incrédules et révoltés parce que nous voyons. Devant nos yeux, c’est la négation même et suprême de TOUS les droits économiques et sociaux de la personne : travail, eau potable, saine alimentation, éducation, sécurité sociale, tous ces mots ne sont que des vœux pieux pour cette partie du monde.
De retour à Port-au-Prince, débute alors un marathon d’enseignement de 5 jours consécutifs, dans des conditions légèrement plus difficiles qu’aux Gonaïves côté logistique … Les locaux sont exigus, l’électricité manque à plusieurs reprises et ils nous faut le plus souvent gérer nous même la distribution des documents, la liste des présences et les nombreuses demandes individualisées qui affluent de toute part. Malgré tout ce qui précède, malgré la chaleur, malgré la fatigue qui se fait de plus en plus sentir, nous sommes énergisés par nos étudiants et notre mission d’enseignement, par cette passion qui nous anime : travailler à l’avancement des droits économiques et sociaux, dans un pays où leur réalisation relève parfois de l’utopie.
À chaque séance, ou presque, tant le matin qu’en après-midi, un débat riche en contenu, des échanges enflammés. Il faut dire que la matière et la formule pédagogique que nous avons choisies de privilégier comportent l’avantage de placer le rôle de l’État au centre des discussions, ce qui, vous vous en doutez bien, est un sujet délicat en Haïti. La question suivante leur était posée : l’État haïtien respecte-t-il, législativement ou dans la pratique, le droit au travail ? Quid du droit à la santé ? Et le droit l’éducation ? Le droit à l’eau ? Le droit au logement ?
Sans surprise, le débat sur l’éducation a donné lieu aux échanges les plus animés de la formation : la bagarre a même failli éclater au terme du cours, le degré d’émotivité ayant atteint un niveau inégalé jusqu’à maintenant. Il était frappant de constater à quel point les étudiants sont critiques, voir cyniques envers leur gouvernement, et exigeants vis-à-vis de leur État. Or, de quels moyens celui-ci dispose-t-il pour assumer pleinement ses obligations internationales et constitutionnelles relativement aux droits économiques et sociaux, alors que plus de 80% de l’économie est informelle ? Comment se doter des moyens pour assurer une application efficace de la législation, pourtant respectueuse sur le plan normatif de tels engagements, mais totalement inapte à saisir la réalité économique et sociale du pays ? Où trouver l’argent nécessaire à la mise en œuvre de programmes sociaux adéquats, une véritable sécurité sociale, par exemple ?
En définitive, cette formule a permis aux étudiants haïtiens de mettre en perspective leur grande éloquence ainsi que leurs qualités oratoires émérites. L’implication de Me Wilkenson Pierre, nouvellement membre du corps professoral de la Faculté de droit, qui a assisté à toutes les séances, matin et après-midi, et qui a gentiment accepté d’animer les débats à partir de mercredi mérite amplement d’être soulignée.
Finalement, le vendredi, nous concluons notre mission d’enseignement par une conférence donnée par Dominic et Marie-Claude devant une centaine d’étudiants de la Faculté de droit et des sciences économiques, dont plusieurs de nos propres étudiants – cela confirme leur haut degré de motivation ! Nous avons intitulé notre conférence : « Le respect des droits économiques et sociaux dans les pays en développement : l’exemple d’Haïti ». Une période de questions a suivi, fort utile puisqu’elle nous a permis de reprendre publiquement plusieurs idées et constats faits lors des cours.
Une expérience mémorable donc, une expérience à répéter – Dominic a formellement promis de retourner aux Gonaïves dans un avenir rapproché et comme il tient toujours ses promesses ! Bref, un séjour inoubliable qui nous a permis de donner un véritable sens, une identité aux droits économiques et sociaux ; une tâche qui, force est de constater, s’avérait presque impossible à remplir à partir du confort de notre bureau et nos paramètres occidentalisés. Merci à Avocats sans frontières, Dominique-Anne Roy et Pascal Paradis, ainsi qu’à l’EUMC, notamment à Michel Tapiero, et tout particulièrement, à Jacques Laliberté, notre chef sectoriel qui a fait un travail exceptionnel!
Marie-Claude Desjardins
Dominic Roux
Le 20 mai 2008