C’était mon premier voyage en Colombie, et également la première mission de ce type à laquelle je participais, en tant que coopérante volontaire pour ASF. J’ai assimilé en treize jours une telle quantité d’informations sur ce pays – même si j’avais eu l’impression de m’être bien documentée avant de partir! – qu’il est difficile de savoir par où commencer ce court compte-rendu.
L’attente est grande de la part des Colombiens qui rencontrent des représentants d’Avocats sans frontières. Mais l’appui solide des avocats du CAJAR, qui travaillent à un rythme effréné, permet de mener à bien des activités sur divers fronts.
En premier lieu, la défense des droits des communautés autochtones victimes de déplacements et d’autres violations telles qu’assassinats de leaders, qui ont des conséquences dramatiques sur la survie de leurs cultures. L’un des défis actuels dans ce domaine est l’application par le gouvernement d’une décision de janvier 2009 de la Cour constitutionnelle – le fameux « Auto 004» – lui ordonnant de mettre en place un programme de protection intégral (plan de salvaguardia) pour chacune des 34 communautés autochtones visées par la décision, alors même que certaines d’entre elles n’ont pas de représentants légaux pour les aider à définir leurs besoins en la matière. Cela ne sera pas chose facile, compte tenu du fait que le gouvernement a déjà ignoré plusieurs diktats similaires de la Cour dans le passé.
L’application par les autorités des mesures conservatoires et provisoires, ordonnées respectivement par la Commission et la Cour interaméricaines des droits de l’Homme, est tout aussi problématique.
En ce qui concerne la « défense de la défense », c’est-à-dire la protection des avocats défenseurs des droits humains contre un harcèlement qui se traduit par des menaces, poursuites disciplinaires et pénales, diffamations, assassinats et disparitions, l’une des stratégies privilégiées est, en l’absence d’un ordre professionnel national, l’organisation de ces avocats en réseau pour les rendre moins vulnérables. Face à ces tentatives de museler les avocats défenseurs se présente toujours un dilemme : faut-il adopter un profil bas, dans l’espoir que cesse l’intimidation, ou au contraire dénoncer publiquement celle-ci?
Quant à l’indépendance et l’impartialité du système de justice, elle passe aussi par l’indépendance de la direction des poursuites pénales (la « Fiscalía »). Or, on peut difficilement croire la Fiscalía à l’abri des trafics d’influence lorsque, comme à Medellin, les bureaux de celle-ci se trouvent sur le site d’une base militaire et que des dossiers des services de renseignements civils et militaires sont convertis en éléments de preuve à charge dans les cas de poursuites criminelles contre des membres d’ONG ou représentants du milieu universitaire.
Sur le plan international, plusieurs dossiers font l’objet d’une attention particulière de la part de la société civile colombienne
- la présence actuelle en Colombie du Rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, M. Philip Alston;
- le remplacement annoncé pour décembre 2009 à la Commission interaméricaine des droit de l’Homme du commissaire argentin M. Víctor Abramovitch, bien au fait de l’impact du conflit armé sur les droits des victimes en Colombie, par l’ancien magistrat de la Cour constitutionnelle de Colombie M. Rodrigo Escobar Gil, que l’on dit conservateur et par le fait même sensible aux thèses du gouvernement Uribe; et enfin
- la possible conclusion d’un traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie, qui a motivé le déplacement il y a deux semaines d’une avocate du CAJAR à Ottawa pour témoigner auprès des parlementaires canadiens de la permanence du conflit en Colombie et de ses effets sur la jouissance des droits humains. Le processus de ratification est pour le moment suspendu, et le président Uribe est intervenu jeudi le 11 juin devant le Comité parlementaire sur le Commerce international pour défendre le traité.
Personnellement, après plusieurs jours passés à entendre les témoignages de victimes directes ou indirectes de harcèlement et de persécution de la part de groupes paramilitaires ou des autorités elles-mêmes, j’ai ressenti un stress inhabituel, heureusement rapidement dissipé. Le courage et la bonne humeur des personnes qui sont confrontées à ces situations est une leçon de vie.
Irène Artru