Nouvelles Avocats sans frontières

14 octobre 2009

ASF réagit à la visite d'Ingrid Betancourt au Québec

Dans la foulée de la visite au Québec de Mme Ingrid Bétancourt, ex-candidate présidentielle qui fut retenue pendant six ans par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Pascal Paradis, directeur général, et Philippe Tremblay, chargé de programme, ont rédigé, conjointement avec les bénévoles membres de l'équipe Colombie, une lettre ouverte sur la couverture médiatique donnée à cet évènement.

En Colombie, le courage a plusieurs visages parce que les ennemis sont multiples

Avocats sans frontières Canada

Il y a quelques jours, l’ex-sénatrice franco-colombienne Ingrid Betancourt visitait le Québec. Tant le monde politique que la société civile ont souligné le courage dont elle a fait preuve durant ses six années de captivité aux mains des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Ingrid Betancourt a réclamé, avec raison, que se poursuive la mobilisation internationale pour la libération des autres otages aux mains des FARC. Ils ne doivent pas tomber dans l’oubli, a-t-elle dit. Mais il en va de même pour d’autres victimes du conflit colombien, malheureusement trop nombreuses, dont Mme Betancourt n’a pas parlé.

Les affres de la captivité d’Ingrid Betancourt ont suscité émotion chez les Québécois et suscité leur intérêt envers la tragédie humanitaire qui afflige la Colombie depuis de trop nombreuses années. On ne peut que se réjouir que les médias d’ici aient profité du passage de Mme Bétancourt pour ramener la Colombie au devant de l’actualité.

Il nous a cependant semblé que ces derniers ont présenté une vision simpliste et manichéenne du portrait politique actuel en Colombie, et dressé un état tronqué des droits de la personne dans ce pays. On dégage en effet de la couverture médiatique du séjour de Mme Betancourt parmi nous l’impression que le conflit colombien est, à toutes fins pratiques, résorbé, et que sa résolution réside essentiellement dans la libération des otages toujours détenus par les FARC. Il ne faut pas s’y méprendre : la conjoncture colombienne est plus complexe que cela.

Un conflit qui tait son nom

Depuis plus de quarante ans, l’armée, des forces paramilitaires (groupes armés illégaux pro-gouvernementaux) et des groupes insurgés (les FARC et l’Armée de libération nationale (ELN)) et narcotrafiquants s’affrontent en Colombie. Au cœur du conflit : des divergences politiques mais aussi, voire surtout, le contrôle du territoire et de ses richesses. En 2005, le gouvernement colombien s’est réjoui de ce que les groupes paramilitaires aient accepté de se démobiliser. Du même souffle, il annonçait la fin du conflit, réduit comme par magie à l’état d’opérations anti-terroristes menées contre un ennemi désormais qualifié de vulgaire « narco-guérilla ». Cette qualification offre l’avantage au gouvernement de s’affranchir des contraintes posées par l’application du droit international humanitaire (DIH), qui a du reste été bafoué à de maintes reprises par tous les belligérants … et notamment lors de la libération de Mme Betancourt lorsque des soldats ont revêtu des dossards marqués de l’emblème de la Croix-Rouge, en parfaite contravention des règles les plus élémentaires du DIH.

Malgré ce que prétend le gouvernement colombien, la guerre fait toujours rage en Colombie. Comme l’ont souligné de nombreux observateurs, dont le bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’Homme, les groupes paramilitaires n’ont pas cessé leur action. Leur démobilisation est, à bien des égards, factice. Dans plusieurs régions du pays, les paramilitaires et les groupes qui leur sont apparentés – que l’on appelle à défaut de mieux « groupes criminels émergents » – continuent sous le regard complaisant sinon la complicité directe de l’armée et de la police, de semer la terreur et de violer les droits de la personne, en toute impunité. On chasse de leurs terres les peuples autochtones et afro-colombiens. On assassine les leaders syndicaux et communautaires. On extorque les commerçants. On muselle les étudiants.

L’action des FARC – qui ne se limite pas qu’aux enlèvements – doit être dénoncée sans ménagement. Elle doit l’être cependant au même titre que les exactions commises par les forces de l’ordre et les paramilitaires à l’encontre des groupes les plus vulnérables de la société colombienne. Le conflit colombien dépasse largement la problématique des otages. On aurait tort de l’ignorer.

Les défenseurs des droits humains menacés

La guerre fait encore de nos jours de nombreuses victimes en Colombie. Les défenseurs des droits humains comptent parmi elles.

Avocats sans frontières Canada appuie depuis plus de six ans le travail des membres du Collectif d’avocats José Alvear Restrepo qui, au péril de leur vie, représentent des victimes du conflit dans différentes instances judiciaires, afin d’obtenir vérité et justice. Compte tenu des liens étroits qui existent entre certains responsables politiques très influents et les groupes paramilitaires responsables d’atrocités (disparitions forcées, déplacements massifs de populations civiles, tortures, exécutions extrajudiciaires, etc.), le travail de ces avocats dérange. À de multiples reprises, le gouvernement a publiquement assimilé ce travail à un soutien à la guérilla. Il s’agit là d’un dangereux amalgame qui expose du coup des acteurs légitimes de la justice à des représailles fatales. Pareils propos, irresponsables et indignes d’un gouvernement qui se dit démocratique, ont d’ailleurs été dénoncés par le Rapporteur spécial de l’ONU sur les défenseurs des droits humains au terme de sa récente visite en Colombie.

Malheureusement, force est de constater que tout est mis en œuvre pour entraver l’action des avocats défenseurs des droits humains. En plus de faire l’objet d’une surveillance étroite de la part des services de renseignements de l’État colombien, plusieurs d’entre eux sont menacés de mort et en sont réduits à se déplacer accompagnés de gardes du corps.
Comme Mme Betancourt, beaucoup de Colombiennes et de Colombiens oeuvrent, au quotidien, à la défense et à la promotion des droits de leurs concitoyens. Leur vie et leur travail sont menacés. Il ne faut pas les oublier, eux non plus

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