Nouvelles Avocats sans frontières

15 décembre 2009

Une mission d'ASF aux accents autochtones: une coopérante raconte son séjour en Colombie

Force, détermination, courage, joie de vivre, identité

Ces mots résument en grande partie l’impression que j’ai eue de ma mission en Colombie du 10 au 20 novembre 2009, qui s’est déroulée principalement à Bogota et dans le sud de la Colombie (Cali, Tumaco, Neiva). Cette mission s’inscrit dans le cadre du projet d’Avocats sans frontières Canada qui vise à renforcer l’accès à la justice des communautés autochtones et d’autres groupes particulièrement vulnérables aux conséquences du conflit armé en Colombie.

Mon programme, partagé en grande partie par ma collègue Me Eve-Marie Préfontaine, était bien chargé, incluant notamment:

• un colloque du Réseau juridique autochtone de l’Organisation nationale Indigène de Colombie (ONIC) (à Bogota)
• un colloque international sur la responsabilité des entreprises transnationales (dans la région de Bogota)
• plusieurs réunions de travail avec des avocats et défenseurs de droits humains (le Collectif d’avocats CAJAR, l’ONIC, la Colegiatura de Cali, la Defensora del Pueblo et l’Observatoire de Droits Humains à Neiva)
• une réunion avec des autorités municipales pour discuter des droits fonciers des populations afro-colombiennes (Tumaco, côte Pacifique),
• plusieurs ateliers avec des communautés autochtones et afro-colombiennes (chez les Awas dans le Narino, à Tumaco, à Cali, à Neiva, et à Bogota).

Notre rôle en tant que déléguées d’ASF était principalement d’appuyer les victimes et les avocats dans leurs réunions avec les autorités colombiennes, de recueillir de l’information par rapport à la situation des avocats défenseurs et des victimes et de donner des présentations sur le droit autochtone au Canada. De mon côté, j’ai parlé de l’obligation de consulter les autochtones, de la négociation d’ententes sur les impacts et bénéfices de projets et du droit coutumier autochtone. Nous avons aussi souligné l’importance au Canada du rôle des associations d’avocats et des barreaux.

Les ateliers sur le droit coutumier autochtone ont été pour moi une des découvertes de la mission. Les autochtones colombiens semblent pratiquer régulièrement leur droit coutumier (par exemple, en matière familiale, pénale, civile) et la Constitution colombienne reconnaît clairement cette juridiction spéciale autochtone. Lors de ces ateliers, j’ai aussi pu partager quelques exemples de mon expérience avec des communautés autochtones du Canada. J’ai décrit notamment le processus de codification de lois coutumières de la chasse chez les Cris et l’expérience chez les Mohawks d’une Cour traditionnelle pour régler des différends en matière pénale et civile.

Lorsque les dirigeants autochtones faisaient des interventions pendant les ateliers, j’ai été marquée par la force avec laquelle ils affirmaient leur identité et défendaient leur culture, leurs systèmes juridiques et leurs territoires. Leur volonté de protéger leur identité était ancrée au point de les amener à risquer éventuellement leur vie pour la défendre. Ceux que nous avons rencontrés ne semblaient pas, dans le contexte actuel, prêts à faire des compromis.

Une des pressions importantes qui est exercée sur les territoires autochtones provient du fait qu’ils contiennent des ressources minières importantes. Dans le contexte d’une présentation sur l’obligation de consulter au Canada, j’ai parlé des ententes sur les impacts et les bénéfices qui se concluent ici entre compagnies, gouvernements et communautés autochtones. Les participants autochtones étaient surpris par le fait qu’au Canada, de façon générale, l’État et les compagnies s’assoient pour négocier avec les autochtones, et ne cherchent pas à les chasser de leurs territoires en les éliminant physiquement.

Le cas des Cris de la Baie James dont le consentement au développement hydroélectrique a permis de financer leurs systèmes sociaux autonomes, a suscité curiosité et intérêt. Néanmoins, des années de violence semblent rendre ce genre de négociations inimaginables pour la plupart des autochtones qui se sont exprimés lors des ateliers. Ils envisagent plutôt de se battre coûte que coûte avec les compagnies pour les exclure de leur territoire.

Par ailleurs, les manifestations de courage des nombreuses avocates et avocats rencontrés en Colombie sont pour moi inoubliables. Ils continuent à mener des actions juridiques au niveau national et international, dans un contexte d’intimidation, de menaces et malheureusement d’assassinats (400 assassinats d’avocats dans les dernières 20 années). Aussi, j’ai été surprise de constater le nombre de jeunes avocates, qui étaient par ailleurs dynamiques, éloquentes, sûres d’elles-mêmes et souvent représentatives de la beauté colombienne (!).

La joie de vivre et l’humour, certes souvent teinté de cynisme, des avocats rencontrés m’ont aussi frappés. Malgré un contexte où la peur est proche, les gens continuent à rire, à sortir et à danser (surtout la salsa, à mon grand bonheur). Je me souviens notamment du commentaire d’un avocat plusieurs fois menacé de mort qui m’expliquait pourquoi il était nécessaire pour les avocats de DH de faire des tournées en Europe. Sinon, m’a-t-il dit avec un grand rire et un signe de doigt qui signale qu’on lui coupe la gorge, ils se font éliminer.

Malgré les assassinats, la collusion entre de nombreux politiciens et paramilitaires, l’intimidation par les propres services du gouvernement qui sont censés les protéger, les avocats ne sombrent pas dans le fatalisme. Ils continuent à travailler avec acharnement et à s’attendre à un État de droit en Colombie. C’est inspirant.

Elisabeth Patterson

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